Entretien sur l’identité et la création

We must think of being at home into exile
We must be rooted in the absence of a place

Simone Weil.

Entretien avec Thierry Le Brun, ami cinéaste qui a eu lieu en Février 2008 dans un café à Montréal.

Thierry : Je sais qu’il est  très difficile de se remémorer sa propre histoire, mais te souviens-tu de moments ou de souvenirs forts dans ton enfance qui font le lien avec l idee du nsymbolisme organique? 

Younès : (Younès  réfléchit).  Je devais avoir 5 à 6 ans, et je me vois encore nu dans le jardin en été %u2013 un immense jardin ou il y avait des espèces de buissons, à l’abri des regards.  Il faut dire qu’à cette époque, je passais des journées entières à manipuler des animaux et des insectes.  Je me rappelle très bien, alors que je devais jouer à l’accoutumée avec des bestioles, il devait être l’avant-midi, et le soleil était flamboyant et enveloppant, mon regard s’est figé sur ce que je croyais être un étrange et magnifique "insecte", que je n’avais jamais vu auparavant qui rappelait vaguement un bourdon élégant, maintenant, je sais que c’était un colibri, un oiseau-mouche.  Le minuscule oiseau coloré butinait une fantastique fleur générant une forte impression et émotion, mon regard alors s’est figé sur cette scène, comme si cette scène que j’observais constituait une espèce de signe qui allait alors déterminer une bonne partie de ma vie.  Je n’ai jamais pu interpréter le sens de ce moment ressenti très puissamment comme un mystère de l’ordre de la nature. Aujourd’hui encore, juste le fait d’y penser, me met dans un grand bonheur. Et c’est des décennies, plus tard, que je réinterprète à ma manière cette scène qui me rappelle une intuition. Bien entendu,  je ne peux m’empêcher de penser au projet de symbolisme organique avec l’élément animal représenté par l’oiseau, l’élément végétal par la fleur et l’union symbolique qui s’en dégage. 

Thierry :   Disons que : montre moi l’enfant et je te montrerai l’adulte, n’est-ce-pas! 

Younès : Ce sont de très vieux souvenirs d enfance, comme des vestiges cachés dans un monde intérieur.   Il n’en reste pas moins que je relie aujourd’hui cette scène à tout ce qui a suivi dans ma vie en rapport avec cette démarche d’art organique. 

Thierry : C’est vrai qu’il y a beaucoup d’éléments de toi dans cette scène.  L’intérêt pour le monde organique, animal et végétal mais surtout l’émerveillement et la fascination que le mystère de la nature en général exerce sur toi. 

Younès : C’est étrange et longue conversation, que nous avons, me rappelle un travail sur soi, qui me pousse dans mes derniers retranchements, en énonçant de vieux souvenirs et rêves de jeunesse.  C’est comme si l’on rentrait dans une sorte de monde intérieur oublié.  Cette activité est sans doute tout à fait louable et utile. 

Thierry : Cela tombe à propos, puisque tu as étais très intéressé par Jung ces dernières années, alors en continuant cette séance de divan, avant que je passe moi-même à la casserole, (Rires). As-tu un autre souvenir de jeunesse qui t’a marqué et que tu considères essentiel à ton projet artistique? 

Younès : Aux alentours des années de l’expérience précédente, soit 5 ou 6 ans peut-être un ou deux plus tard, disons 7 ou 8 ans, je marchais dans le crépuscule dans une autre partie du jardin.  Là encore, ce souvenir est tellement précis et étrangement brumeux, que parfois je doute que ce souvenir soit totalement vécu.  Mais, cela ne change pas le sens du contenu.  Il n’en reste pas moins que je vis un étrange animal que je n’avais jamais vu auparavant, et que je devinais sans pouvoir le reconnaître quelque chose à mi-chemin entre un scorpion, une araignée avec une sorte de carapace de tortue.  Il avait aussi un aspect liquide, hydrique, et d'autres caractères plus mystérieux encore. Juste une parenthèse, puisque tu as parlé de Jung, ce personnage m’intéresse du fait qu’il propose une psychologie beaucoup moins monolithique, réductrice et mécaniste de la psyché humaine en se basant entre autre sur les symboles de l’inconscient collectif.  C’est en ce sens qu’il très intéressant.  A mon avis, il propose des conceptions psychologiques plus sérieuses que la plupart de ses contemporains, notamment Freud et Adler.   

Thierry : Ce souvenir semble plus ombrageux, moins lumineux que le premier.   

Younès : Effectivement, moins solaire et plus crépusculaire, moins coloré et vivant mais tout aussi fascinant et émerveillant et riche de sens%u2026 (Younès sourit). Disons l’autre face du mystère de la nature. En tout cas, l’animal me semblait inanimé peut être mort, là je le prends dans mes mains, le retourne afin de l’identifier mais une espèce de recul et d’effroi me prend subitement.  La consistance visqueuse et froide, mais surtout, l’infestation excessive des fourmis générait une espèce de grouillement chaotique sur la carcasse.   

Thierry : As-tu eu le temps de le reconnaître? 

Younès : Non, même retourné, je ne reconnaissais rien de familier à cet animal, et cela j’en suis sur.  Il faut dire qu’à l’époque comme la plupart des enfants de mon âge en contact avec la nature, les caméléons, les lézards et les insectes, les escargots, les scolopendres et araignées n’avaient pas de mystère pour moi. Dans ce cas-ci, j’avais l’impression, qu’il y avait plutôt un élément fossile ou archéologique, comme si cela venait d’un autre temps ou une sorte d’espèce extra-terrestre.  Il avait aussi quelque chose de l’objet de sorcellerie magique. Si étrange que cela puisse paraître, je jette l’être vivant mystérieux malgré les feux de la curiosité et je m’en vais avec l’immense regret de ne pas avoir eu suffisamment de courage de mieux l’explorer, l’obscurité du soir était définitivement tombée, et les perspectives de ramener une torche ou une bougie était très difficile.  

Thierry : Pourquoi? 

Younès : Je venais de faire quelque temps auparavant une grave bêtise à la maison en matière de feu : j'avais brûlé, par accident, dans une buanderie toujours sombre, la quasi-totalité garde robe professionnelle de mon père qu’on venait tout juste de dégraisser à la térébenthine, produit d’ailleurs très intéressant mais qui à l’inconvénient d’être très inflammable et personne ne me l’avait dit (Sourire)! L'éclairage ne fonctionnait pas et j’avais pris une bougie et des allumettes pour aller chercher des objets en métal dans une caisse au fond de cette chambre.  

Thierry : Tu n’avais pas une autre source lumineuse autre pour examiner cette bestiole? 

Younès : La lampe torche avait été soigneusement cachée. Je ne pouvais faire rentrer à la maison, ce genre de bestiole était formellement interdit. C’est évidemment trop exiger de mes parents.  A ce sujet, j’avais fait rentrer avec un ami dans la maison quelque temps auparavant un caméléon vivant d'assez grande taille, que j’avais mis sur la machine à coudre pour montrer fièrement l’objet de ma prise à ma mère.  L’énorme caméléon avait bien entendu pris la couleur du vêtement. Ma mère qui était très concentrée à retoucher une robe a failli s’évanouir avant que de tomber dans une crise d’hystérie inimaginable.   

Thierry : Tu devais donc attendre jusqu’au lendemain? 

Younès : Exactement, je devais donc attendre, disons pour des raisons "politiques" donc au lendemain, pour observer cet étrange animal.  Je m’étais réveillé à l’aube ledit lendemain pour aller le ré- explorer dans le jardin.  La "carcasse" avait mystérieusement disparu.  Ce n’est que bien plus tard, en effet, soit vingt ans plus tard dans un autre ville, en revenant avec un ami du cinéma, dans un moment de pleine ébullition du projet de sculpture.  Nous marchions sur le trottoir %u2013 il faisait nuit, nous avons trouvé presque juste sous nos pieds une créature semblable à celle du jardin de l’enfance, qui évoquait le même mystère %u2013 cette fois-ci avec le témoignage d’un ami aux connaissances zoologiques similaires aux miennes %u2013 je le retourne avec mon pied mais le mouvement est suffisamment brusque pour le pousser dans un buisson moins éclairé. 

Thierry : L’environnement est encore crépusculaire? 

Younès : Tout à fait et l’emplacement ou se trouvait la créature était été encore une fois infesté de fourmis et de cloportes.  Cette fois-ci, c’est mon ami qui par dégoût me tire brusquement des lieux.  Je reprends mon souffle, j’identifie bien l’endroit, je le raccompagne chez lui à la maison afin de récupérer une lampe-torche.  Il habitait à quelques mètres de là.  Je reviens dans les lieux, décidé à élucider enfin ce mystère, mais malgré une fouille désespérée dans le buisson, rien. 

Thierry : Absolument rien ! 

Younès : Tout avait mystérieusement disparu, seule la trace de la carcasse à l’emplacement initial était visible. Heureusement,   cette fois-ci  j’avais un témoin, qui allait me donnait sa vision de choses ainsi que d’autres informations.  

Thierry : Éprouves-tu du regret de ne pas avoir mis en évidence cette bestiole? Et plus important quel est le lien avec ton travail artistique? 

Younès : Je pense que ce genre de mystérieux événement fait partie d’une quête et interpelle la curiosité.  En ce qui concerne le lien avec le projet sur les symboles organiques tous les ingrédients sont là : processus inconscient puissant, fouille paléontologique, dissection anatomique, pouvoir mystique totémique, espèces extraterrestres, espèces zoologiques non identifiées, sorcellerie et magie, dessin rupestre, forme f%u0153tale archaïque, rêve chamanique, transformation alchimique, symbolisme primitif, aérolithes, mystère et surtout archétype de la mort et de la vie. 

Thierry : Intéressant!  

Younès : C’est comme si ces experiences de cette espece inconnue et celle anterieure de la fleur et du colibri étaient au c%u0153ur de quelque chose que je n’arrive pas à identifier, d’inconscient.  Si ma mémoire est bonne, je crois même en avoir rêvé plus tard. 

Thierry : Y a-t-il eu dans ton enfance d’autres d’influences majeures que tu considères importantes qui t'ont poussé à nourir cette sensibilité? 

Younès : Maintenant que tu me le rappelles, il y a plein d’images qui se bousculent dans ma tête que je considère comme décisives.  Souvent l’enfance est riche d’expérience. Ce faisant, c’est comme si à chaque tranche d’âge une nouvelle couche venait à se déposer, pour ressurgir successivement, bien des années plus tard comme sensibilité naturelle.  Je m’explique : Pour ne citer qu’un exemple de souvenir complet, cette fois-ci bien imprimé%u2026 

Thierry : Voila ce que ca me rappelle : un peu un beau documentaire!  Un cinéaste canadien dont je ne me rappelle plus le nom avait suivi des enfants sur une période de plus de 20 ans, les tournages avait lieux tout les 7 ans jusqu’à un âge adulte.  Pour revenir a cette derniere experience.  Ce situait-elle vers la fin de l’enfance? 

Younès : Oui, disons vers 8 -10 ans, peut être moins, je me rappelle que chaque fois que l’on passé devant l’aérodrome de la ville, mon père s’arrêtait quelque temps. Il y avait là un cimetière d’avions, pas loin, qui semblait accessible mais ou personne n’allait.  Mes parents, devant mon enthousiasme, m’y laissaient jouer.  Plus tard, je me rappelle être plusieurs fois revenu avec les parents d’Amine, un grand ami d’enfance, peut être informé par mes parents.  Il avait là de vieux monoplaces, biplaces, carlingues d’avions militaires, même des avions de chasse de la seconde guerre, de diverses vieilles pièces aéronautiques, de vieux fuselages rouillés. On passait des heures à jouer entre les carlingues, et dans les cockpits, des jeux de guerre avec de l equipement reel spectaculaires et non pas des jouets.  Il est hors de doute que ce qui m’avait fasciné, mis à part le fait de jouer magiquement à la guerre avec de vrais avions, il avait cependant un autre aspect.  Sans aucun doute tout cela est amplifié par l’imagination nostalgique de l’enfance, mais chose très curieuse et magique, ces vieilles carcasses d’avion ressemblaient à de gigantesques bêtes comme des dinosaures avec plein d’organes impressionnants disperses: la beauté des pièces usinées des hélices, des pièces de fuselage pisciforme en matériaux légers rappelant un monde bestiaire fantastique et animalier, de véritable sculptures mystérieuses.  Un fait également essentiel m’a profondément marqué l’esprit, toujours durant ces années, des trouvailles d’art rupestre dans la forêt m’avait sérieusement mystifié, des scènes de chasse aux lièvres, de pigeons et de perdrix avec mon père et ou l’on devait suivre le gibier pendant des heures dans des forêts de matorral, qu’on devait parfois saigner et parfois dépecer les bêtes, faire du feu, manger notre nourriture, enterrer le reste de la carcasse et évidemment ne rien de jeter de protéinique.  

Thierry : Il y a là dedans comme dans ton travail quelque chose de très écologique et moderne, et cependant quelque chose d’une sagesse très ancienne. 

Younès : Oui, on faisait comme autrefois. Aussi le fait de tuer un animal, voir sa mort, manipuler ses organes dans un cadre de nécessité pour la survie permet par la même occasion de se confronter avec la logique naturelle comme ces débuts de l’homme cueilleur, chasseur et éleveur. Plus significatifs encore était, que chaque année, j’assistais assidûment au sacrifice rituel religieux de l'Aïd El Kabîr qui m’a beaucoup marqué. 

Thierry : Le sacrifice religieux doit réduire ce vieux tabou de manger des organes d animaux que l’ont tue? 

Younès : Effectivement, une transgression rituelle réduit ce tabou, le fait de dépecer méthodiquement la carcasse d’un animal parfois très proche de nous en viande consommable humaine respectable au delà de tout soupçon.  Sacrifier un animal par un devient respectueusement sacré. Cette logique naturelle de tuer l’animal pour se nourrir n’est plus un acte barbare.  Elle permet de comprendre la mort animale et de mieux intégrer sa propre mort dans le cycle écologique de la vie. 

Thierry : Tout à fait à l’opposé de la mort cachotière et industrielle de l’abattoir? 

Younès : Oui, tout à fait !
(Après une longue réflexion).

Il arrivait aussi que mon père m’emmenât faire de l’équitation militaire, et un de ses exercices favoris était de ré-apprivoiser un cheval fougueux dont se plaignaient les soldats palefreniers, usant de beaucoup de compromis avec l’animal mais aussi de grande fermeté.  Si tu veux toutes ces expériences m’ont rapprochés des vieilles réalités humaines organiques des temps ancestraux et immémoriaux comme la chasse, la domestication et le sacrifice rituel. À côté de cela, plus tard%u2026 

Thierry : Ca serait vers le début de l’adolescence? 

Younès : Effectivement, après tout ce temps, disons de 11 à 15 ans. J’avais la chance de ne pas habiter loin d’un musée archéologique, mon cousin Chérif, lui a de nombreuses années habité un lieu surplombant le musée, d'où on pouvait voir des colonnades, des fresques, des mosaïques, des statues préhistoriques, phéniciennes, grecques, romaines et abbasside presque directement de la maison.  La rue étant étroite, le jardin du musée public en permanence ouvert et gratuit, les voisins d en face le considéraient comme le prolongement de la rue. Le musée archéologique devenait un parc. C’est comme cela que j’ai joué à cache à cache, entre des dolmens et menhirs, des gravures rupestres, des statues de Marc Aurèle et de Juba II, empereur berbère romanis savant, artiste, homme de lettres, qui âgé de cinq ans à peine fut envoyé en otage à Rome par Jules César. Ou tout simplement, quand les gardiens n’étaient pas vigilants, on buvait à la fontaine de Bacchus ou bien on s’allongeait pour lire sur le lit en marbre blanc attribué à Caligula.  Je me contenterai de citer un point crucial, de toute les pièces, celle qui ma le plus marqué et impressionné de manière décisive de toute ces divinités et hauts personnages de l’antiquité, il avait là dans la grande salle de ce musée une sépulture importante d’un homme de Neandertal de cette région de l’Afrique.  Les restes du grand chaman suppose étaient en position f%u0153tale, pas loin de là il avait une collection de silex de toutes les tailles, de lances effilées et raffinées, rappelant des bijoux en porcelaine.   

Thierry : Cela devait être très intriguant?   

Younès : En effet, %u2026Quand nos horizons se sont élargis, ont marchait jusqu’aux ruines de la nécropole du Chellah, qui se trouvait à moins d’un kilomètre de là.  C’étaient des ruines et un jardin, d’une cité-nécropole, vestiges superposés de plusieurs civilisations et dynastie du Maroc.  Par la suite, avec mon cousin, on a commencé à passer des journées dans un autre espèce de petit musée public d’histoire naturelle de la faculté des sciences, c’était de grands couloirs silencieux à l’odeur prégnante de formol, ou des animaux aquatiques et certains reptiles étaient dans des bocaux, les animaux terrestres et oiseaux et grands mammifères étaient des belles pièces de taxidermie.  L’on pouvait voir des espèces animales de certains spécimens de la faune du Maroc qui ont disparu au XXIème siècle, comme le lion de l’Atlas, la panthère d’Afrique du Nord et certaines espèces de gazelles le tout était présenté comme des %u0153uvres d’art dans des vitrines, qu’il ne fallait pas évidemment toucher, et devenait par conséquent un matériel muséal plus important que les vestiges humains du jardin archéologique dont j’ai parlé tout à l’heure. 

Thierry : Et la fin de l’adolescence, fut-elle egalement riche en experience de ce genre? 

Younès : Oui, mais d’un autre genre. L’organisation d’imitation de séances de spiritisme avec ma s%u0153ur et plus tard, durant l’adolescence d’une influence qui m’a indéniablement marqué d’un autre cousin. Nos activités allaient de l’élevage du pigeon voyageur à la frequentation des conteurs populaires mais surtout de la découverte de l’expérience du sacré. Autant dire, que tous ces espaces biologiques, mythiques et sacrés m’ont fortement imprégné.  Un peu plus tard, je decouvris chose importante le travail de la guitare classique qui nous a donné a mon ami Hossein et à moi un moyen d expression  de l’émotions et de l’efficacité du travail et de ses méthodes dont Bach ce génie de la compilation, de l’assemblage, de l’harmonie et de l’équilibre ouvre un horizon mystique.  

Thierry : Mais durant cette période de ta vie, y a-t-il-eu un autre fait crucial directement lié aux symboles organiques? 

Younès : Un seul souvenir me vient en tête, et il a été capital. Un jour que je revenais de l’école, je devais avoir 18 ans, peut-être légèrement plus, j’assiste par hasard à une exposition qui me marquera à jamais.  C’était dans la galerie publique, de Bab Rouah, cette magnifique galerie à la gigantesque porte sculpté, devait être un ancien poste de surveillance de l’ancienne porte de la grande  muraille qui entouré la ville de Rabat voire du palais royal, plusieurs siècles auparavant.  C’est le lieu principalement où j’ai acquis, en venant juste assister aux expositions une sorte de formation artistique.  Bref, cette fois-ci, l’exposition, une rétrospective, portait pas non pas sur un peintre ou un sculpteur voire un photographe mais sur un architecte.  Il s’appelait Franck Lloyd Wright; se trouvait exposé là une bonne partie de son travail.  

Thierry : Comment son %u0153uvre était-elle présenté? 

Younès : Principalement sous forme de maquette et de plan mais aussi de photographie de ces bâtisses. Ce fascinant architecte américain, fondateur de l’architecte organique moderne, à l’originalité et à la créativité courageuses, m’a littéralement abasourdi. Des stations d'hiver en forme de cactus, des résidences en forme de temples Maya, des gratte-ciels en forme de tentes amérindienne. Il a même fait un planétarium en forme de tour de Babel. 

Thierry : Un architecte courageux ! 

Younès : Il était penseur aussi, et extrêmement moderne et très ancrée dans le passé.  J’ai retenu cette phrase quasi-mystique, que j’ai retenue dans un calepin et ai apportée spécialement pour ton enregistrement :"Il faut absolument obéir aux exigences profondes des lois biologiques, et gérer notre civilisation qui porte aussi les germes de sa propre destruction.  L'architecte de l'avenir devra absolument prendre en considération les besoins biologiques de l'homme, les lois fondamentales régissant sa nature. Le respect de cette unité, l'homme devrait être le c%u0153ur du changement, et il faut le connaître pour le servir%u201D.  Le tout, comme tu peux l’imaginer, m’a fait une grande impression, j’ai compris, que le mot architecture dans cette phrase concerné toute les formes d’architecture, soit tout ce que l’homme conçoit et réalise.  

Thierry : Cette exposition a été décisive. 

Younès : Effectivement, le mélange harmonieux des plans organiques, des esquisses, des maquettes, des manuscrits, des photographies de ses %u0153uvres et de ses bâtisses de Wright, dans cette galerie moderne intégrée dans cette architecture médiévale ont eu un effet troublant qui m’a profondément marqué.  

Thierry : Cela ne t’a pas donné envie de faire de l’architecture? 

Younès : Non, même si de toute évidence, ce sont là les architectes et non pas les sculpteurs, ou peintres qui m’ont plus influencé. De cette façon, de fil en aiguille, j’ai découvert Richard Neutra, disciple de Wright, puis l’Espagnol catalan Antonio Gaudi, puis l’Égyptien Hassan Fathy.  Toujours est-il, que ce n’est que par la suite que j’ai découvert le travail de ce génial sculpteur britannique Moore.  Des années plus tard, la collection des %u0153uvres de Moore à la national Gallery de Toronto a eu sur moi le même impact que celle de Bab Rouah.  Ce qui m’a intéresse ce n’était l’art de l’architecture en tant que telle mais le principe, la poétique et le symbolisme organique. 

Thierry : Le symbolisme organique t’a conduit à tout ce qui "primitif"?                                   

Younès: Oui, je vois un lien entre le symbolisme organique et les civilisations dite "primitives".  Les anciens avaient une connaissance approfondie des forces naturelles que nous avons beaucoup perdues.  Ces peuples, ne seraient-ce que par leur mode de vie s'intégrant plutôt à la nature sans la dominer.  Sans tomber dans le mythe du "bon sauvage", il semblerait  que les totems de toutes les cultures du paléolithiques jusqu’à nos jours rassemblaient souvent en eux différentes espèces et un esprit.  Une véritable alliance avec la nature, respect que nous avons bien oublié et faisant peu être la perte de notre civilisation. Il faut reconnaître, avec humilité, les richesses qu’on devrait en tirer sur le plan esthétique et surtout écologique. Heureusement, que ce passé très lointain de l’homme, nous en avons gardé trace. 

Thierry : Quelle a été l’apport de la médecine vétérinaire dans le développement de ton projet des symboles organiques?

Younès : Le premier travail que jai eu à faire dans cette profession fut le suivant : il était question de comprendre les charges parasitaire chez la chèvre en zone de montagne du Rif, après des prélèvements sur des autopsies, des nuits entières, je devais compter et  identifier des parasites digestives, respiratoires, nerveux et cutanés.  Cette tâche ingrate d’illustration sous microscope, est vite devenue une très belle exploration du merveilleux monde organique.  Par la suite en voyageant dans ce métier, je n’ai jamais oublié cette conversion, chaque fois que je tomber sur une structure, une texture organique intéressante sous le microscope, sur une lame histologique, dans une culture bactérienne, une dissection ou directement sur le corps malade ou sain je la photographie, classer dans une démarche expérimentale artistique. Cette rencontre a été déterminante, je ne pouvais mieux tomber en choisissant un métier comme celui-ci.  Cela a élargi mes vues sur la beauté de la vie et des matériaux organiques. 

Thierry : Pour conclure, je t’ai déjà entendu parler d’humilité, quel est le lien avec ce que nous abordons?

Younès : Je ne sais pas juste l’idée de voir les mêmes organes et quasiment les mêmes structures fonctions chez la souris, le chien, la baleine, le singe et  l'homme, que la modestie s'impose. Il y a la un élément spirituel, un coté plus caché qui dépasse a mon avis la connaissance  des organismes vivants et de leurs maladies%u2026Très tardivement, j’ai compris que si l'on faisait ce métier avec une plus grande compréhension de la vie organique dans un esprit de guérisseur, on peut le vivre comme le faisait les anciens chamans. Cela oblige à une forme d'humilité, devant l'inconnu et exige une ouverture au mystère de la nature, de la mort et de la vie.

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