Entretien sur la méthode et la création

L'homme ne triomphe de la nature qu'en lui obéissant.
Francis Bacon.

Conversation sur la méthode et la création intitulée « Marques d’amitié II » (Records of a friendship II) avec Thierry Le Brun, ami cinéaste qui a eu lieu en Octobre 2007 dans un café en face de l’université de Montréal.
 

Younès : D’après-toi Thierry, quel est le plus grand péché dans le cinéma ? 

Thierry : Le plus grand péché c'est d'ennuyer le spectateur.  Certainement, comme le rappelait Buñuel,  et je dirais aussi que dans une certaine mesure dans la vie aussi, une personne ennuyante constitue le plus mauvais des concitoyens. (Rires). Et pour toi, qu’elle est le grand péché en art plastique? 

Younès : L’absence de puissance d’expression! 

(Thierry réfléchissant, Younès déposant des cafés sur la table, l’atmosphère dans le café est bruyante.)

Thierry : Quand on s’embarque dans une idée de projet artistique, on ne sait jamais où ça va déboucher!  

Younès : C'est tout à fait juste ! 

Thierry :   Mais ce qui m'intrigue, chez toi, c'est  l'intérêt primoridal que tu accordes à la méthode!  

Younès : En devenant méthodique, tu gagnes beaucoup au niveau de l’efficacité. Tant en art plastique que pour le cinéma, je pense.   Souvent, la méthode peut être source d’inspiration.  Parfois, la méthode seule est à l'origine de nouvelles pistes.   

Thierry : Je suis d’accord avec toi pour l’efficacité, peut être pas pour la créativité.  Ne penses-tu pas que les acquis scientifiques de ton autre métier influencent ta recherche artistique ? 

Younès : Sans doute, et tant mieux …Il n y a absolument aucune contradiction entre rigueur de travail et créativité, mais plutôt complémentarité!   Disons simplement, que si la méthode, la technique sont  au service de l’art, pourquoi pas!   N’est-ce-pas?

Il est clair que je suis influencé par la salle de dissection et le laboratoire de microbiologie et d’entomologie, et, disons, l’approche clinique, maintenant que tu me fais réfléchir (Younès se gratte la tête). J’ai toujours collectionné, compilé et étiqueté jusqu’à l’adolescence des curiosités de la nature comme les fossiles, les minéraux et les objets de culture, essentiellement timbres et monnaies! 

Thierry : Y a-t-il un lien entre ces passions qui se manifestaient déjà dans d’enfance et ton projet artistique? 

Younès : Ce n’est que très récemment  que  j’ai compris que les fossiles, minéraux et bizarreries en tout genre étaient collectés pour leur beauté organique.  Quant aux pièces de monnaie, aux timbres et à la fascination pour les bijoux, c’était plus pour leur héraldisme symbolique.  Je me rappelle de cette période très  heureuse de ma vie ou je me baladais à la recherche de ces traces de mémoires dans les souks et Bazard au Maroc de Sijalmasssa, d’Erfoud, de Tanger, Ouarzazate et de Fès.  En tout cas, pour répondre à ta question, indépendamment de ce travail pratique de nettoyage, de classification, de taxonomie, de conservation, l’intérêt pour les formes vivantes du passé et présent et les symboles humains viennent aussi en grande partie de ces drôles de lubies ! 

Thierry : Hum !, une sorte d’alliance entre la nature et la culture, je vois ! Mais à propos de la méthode, pour moi, elle a toujours représenté le comment, elle m’a toujours ennuyée à mort, disons le lavage de vaisselle obligatoire.  

Younès : C’est vrai, beaucoup de gens pensent comme toi, moi-même je l’ai longtemps pensé.  Mais, que dire, cela m’a beaucoup servi !  Non seulement, la définition d’une bonne méthode de travail au départ

d’un projet m’a souvent fait gagner du temps et de l’énergie au niveau de l’efficacité mais en plus je dirais qu’elle a souvent ouvert de nouvelles sources d’inspiration, dans le cas où celle-ci est profondément mariée à la démarche du projet artistique.  Plus un projet artistique intègre naturellement une méthode, plus la méthode s’identifie à la démarche, plus la créativité croit de manière exponentielle, ainsi que la performance et l'unité de style : c’est la voie royale !  

Thierry :   Très étonnant!  J’ai toujours détesté les petites étapes concrètes obligatoires.  J’aime le plaisir et je suis ludique.   Toute mon enfance j’ai joué, et ça a toujours été le plaisir qui a guide ma créativité, qui a eu la priorité sur tout.  Aller de A à B et de C à D m’a toujours ennuyé, d’où peut être un certain désordre!  

Younès : Attention, cela ne m’empêche d’être dans la vie assez désordonné !   (Rires) 

Thierry : J’ai remarqué qu’il y a des gens qui sont tellement pris dans la méthode et la logistique que l’inspiration, l’étincelle, l’originalité se perd.  Mais en même temps, je reconnais l’importance fondamentale de la méthode qui est inévitable dans tout projet artistique. Mais, je ne suis pas pour une méthode trop bétonnée. Je suis pour une souplesse qui s’ouvre à la créativité (Thierry sourit).   

Younès : C’est vrai !  Par ailleurs, tout acte de liberté créatrice est consciemment ou inconsciemment lié à une méthode.  La méthode – ce n’est pas nécessairement rébarbatif et stérilisant.  On pense justement au discours sur la méthode de Descartes.  La division des taches, la classification des problèmes industriels de Taylor, le gars du fordisme.  En fait, si on y réfléchit, toute intuition créatrice et artistique est une imagination symbolique méthodique.   

Thierry :   Je ne te suis pas bien. 

Younès : Je peux bien comprendre les gens qui sont contre les méthodes qui sont artificielles, planifiées, militarisées, converties en dogme, mais dis-toi bien que le produit de ton inconscient, lui, suit ses méthodes et ses lois.  Il y a toujours un processus, une machinerie.  L’idéal c’est de comprendre et intégrer consciemment ce processus pour être plus performant, c’est tout simplement ce que je voulais dire. 

Thierry : Tu sais ce qui me vient en tête ?  

Younès : Quoi ? 

Thierry : Juste une idée parasite ! Je pensais à ces livres de scénarios d’Hollywood qui réduisent souvent la création de films à des formules stériles!  Mais pour reprendre ce que l’on disait, formulé ainsi en tant que processus inconscient, je suis d’accord avec toi.  

Younès : Donnes-moi un exemple concret ? 

Thierry : Par exemple, quand j’ai eu l’idée de faire un documentaire sur la devise "Je me souviens" sur la plaque d’immatriculation du Québec.  L’idée du film et la méthode qui en a découlé a jailli de mon inconscient qui travaillait sans cesse.  Si les inconscients peuvent suer, le mien devait être un grand champion (Thierry rit). Étant donné que la devise qui ne semblait pas faire allusion à moi en tant que personne se sentant hors lieu, dans un exil, je me demandais si pourrais jamais appartenir à ce  "Je me souviens", moi qui avais des souvenirs d’ailleurs.  Et justement, pour revenir à la notion de méthode, très vite a surgi l’image dans ma tête d’un nouveau venu au Québec – en l’occurrence moi-même en plein choc culturel abordant monsieur et madame tout le monde plaque en main pour savoir ce que signifie je me souviens de la plaque (Thierry réfléchi et continue).  Et la méthode était  bonne: chacun me donnait une réponse différente, et c’est ainsi que j’ai pu faire mon film.   La méthode a jailli de mon inconscient et elle a dicté, c’est vrai, la démarche du documentaire.  Une quête était née. C’était à la fois fort agréable et  méthodique !!! 

Younès : (Younès rit) Tu m’avais dis, aussi, que lors du montage de ce même film, vous aviez eu beaucoup de difficulté de monter ce grand puzzle jusqu‘au moment ou vous avez trouvé une "méthode" chronologique ! 

Thierry : Effectivement, tout s’est emboité de manière magique ! 

Younès : L’architecte organique Hassan Fathy a répété sans cesse une devise à méditer : La beauté d’une forme vient des forces conciliées pour la produire. 

Thierry :   Parfaitement juste! Ce n’est que tard, au montage qu’une structure a été trouvée et on a décidé de structurer et situer ma quête dans une chronologie de l’histoire du Québec. Je commence par demander ce que je me souviens signifie à des autochtones, aux premières nations si l’on veut et on remonte la pente du temps, la Nouvelle-France, la Révolution Tranquille,  jusqu’aux nouveaux immigrants – le Montréal multiethnique d’aujourd’hui.  Ça a été la structure mère.  Mais, au fait, Younès, d’où vient cet intérêt pour les méthodes ?  

Younès : Je pense qu’il provient du projet du livre sur le cannabis, où il a fallu que je gère une grande quantité d’informations qui m’ont fait réaliser l’importance du travail méthodique.  Si l’on veut le livre qui a été taillé, monté comme une sculpture.  Aussi, le montage du livre a généré des associations complètement imprévues auxquelles je ne m’attendais même pas. D’une simple technique qui semblait être pure organisation au départ, un puzzle complexe cohérent et synthétique à vu le jour.  Par la suite, j’ai noté que le procédé est le même, que cela soit un dessin, une sculpture ou un livre. 

Thierry : Te connaissant, j’ai de la difficulté à croire que cette préoccupation pour la méthode ne vient que de ce projet, il doit y avoir autre chose. 

Younès : (Après une longue hésitation) Il y a un autre point.  Jeune, nous recevions des bulletins scolaires.  Un maitre d’école dans un bulletin scolaire avait écrit : « élève brouillon ». Je ne me rappelle pas de ce qu’il enseignait, mais c’est la seule trace que je retiens de tous ces commentaires d’instituteur.  Je ne sais pas si le regard de ce maitre était complètement juste, mais cette histoire d’élève brouillon est le seul jugement qui m’est resté en tête.  Tout le reste, je l’ai effacé.

Thierry :   Elle t’a marqué, cette histoire? 

Younès : Effectivement, cette personne est venue toucher quelque chose.  Peut être, que tout cet attachement à l’idée de méthode n’est qu’une compensation ! (Sourire)   En tout cas, chaque fois que je travaille j’essaie de systématiser le geste et la pensée pour aller plus loin, une bonne habitude améliore le procédé, ne le réduit pas, le libère et le sécurise. 

Thierry : Qu’entends-tu par le geste?  

 Younès : Tu vois cette bouteille d’encre de Chine sur la table!  Toujours, quand je finis le tracé d’un dessin avec l’encre de Chine, je ferme la bouteille.  C’est banal, mais je me standardise pour ne plus faire d’erreurs, j’ai eu suffisamment de dégâts où, l’oubliant de la fermer, que je ne plus me permettre dans le conditionnement de travail. 

Thierry : Est-ce qu’on ne retourne pas dans la cuisine? 

Younès : Non, l’ouverture et la fermeture de la bouteille est une image.  J’établis des procédures, des rituels de travail intemporels et répétitifs qui favorisent la mise en condition de travail.  

Thierry :   Je vois. 

Younès : Autre chose, par exemple, il est naturel que lorsqu’on a beaucoup d’idées on sélectionne et on jette.  Jeter les mauvaises idées, jeter les duplicatas, jeter la mauvaise qualité. Identifier les structures mères, des structures mineures. 

Thierry (excité et assailli par une idée):  Justement, tes histoires de bulletin me rappellent une "méthode créative" qui m’a beaucoup servi durant l’adolescence.  Je devais remettre une critique le lendemain d’un livre de notre choix que je n’avais malheureusement pas lu.  Alors pour survivre, j’ai rédigé une critique sur un livre imaginaire:  j’en ai presque honte.  Comme on dit, la nécessité est la mère de l’invention.  J’ai même comparé le livre en question aux soi-disant livres précédents de l’auteur imaginaire.  Quelque chose d’assez inattendu s’est passé.   La maitresse a manifesté son mécontentement au sujet de la performance générale de la classe, estimant que la qualité des critiques de livres des autres élèves était mauvaise.  D’après elle, il n’y en avait qu’une bonne, la mienne, qu’elle nous a même lue à titre d’exemple.  Ce qui a entrainé à ma grande gêne l’hilarité générale - mes amis étaient au courant - mais heureusement personne ne m’a dénoncé. 

Younès : La méthode a donc fonctionné !!! 

Thierry: Très, très bien, ayant trouvé une méthode disons  `"thierryble", plus tard, j’ai aidé un ami ou deux proches, en écrivant des critiques de livres imaginaires afin de les aider à obtenir de meilleures notes.  C’est ainsi, que j’ai pu me prononcer sur de grands chef-d’œuvre inédits! (Rires) 

Un jour, à Londres, un ami m’a suggéré d’écrire un livre de critiques de livres imaginaires.  Mais ici, Younès, nous avons la méthode sans contenu.  

Younès : Il suffit de trouver un thème !  

Thierry:   Exactement, sans un bon sujet, cette méthode demeure une coquille vide.  Je me méfie des recettes sans contenu.  Mais on ne sait jamais!  Qui sait si un jour un contenu savoureux, profond, ludique va venir habiter dans la coquille? 

Younès : Qui cherche trouve !!!  

Thierry:   Probablement.  Comme Buñuel l’a si bien dit, l’imagination comme la mémoire est un muscle qu’il faut exercer de façons diverses.  Jean-Claude Carrière, un proche collaborateur de Buñuel dans plusieurs scenarios, décrit carrément des méthodes d’exercices pour l’imagination, une des facultés du cerveau qui  n’a aucune limite, semble-t-il.   

Younès : Pour donner portée concrète à ton observation sur les méthodes de l’imagination.  Sculpter la matière, c’est la même chose.  Quand je construis une sculpture ou un dessin, c’est des tests à chaque étapeToute construction étant une composition, il y a une forme générale, des textures et de la couleur.  Ce sont sans cesse des tests et chaque modèle généré devient une couche et exercice …. Je combine et recombine, jette ou préserve en modifiant proportion et parfois inversant la forme et le symbole ….. Jusqu’au moment, où je trouve l’équilibre voulu.  Cette recherche d’équilibre est pour moi un souci permanent jusqu’au dernier moment ce principe d’amélioration de l’équilibre demeure. Des fois, à la toute dernière minute, juste avant l’ouverture d’une exposition, j’ai inversé une sculpture murale  pour le meilleur équilibre.  

Thierry :   Et cela jusqu’à ce que le résultat soit renversant? (Rires)… C’est sûr qu’il y a des accidents heureux.  

Younès : Surtout en utilisant des méthodes d’assemblage.

Thierry: C’est comme cela qu’il t’est arrivé de mélanger une racine d’arbre, un os ours, et des champignons ensemble! 

Younès : Oui, d’autant plus que cela peut amener à explorer des champs inconnus.  Après tout, ce n’est qu’une expérience. En revanche, je reste sûr que les sculptures contiennent l’empreinte et la mémoire du vivant. 

Thierry: Je remarque que tu conçois l’atelier d’art comme un laboratoire? 

Younès : Oui, mais où je reste libre de ma méthode. Si j’ai besoin de règles, je les fonde moi-même, comme un bricoleur à la recherche de l’équilibre. Mais pour revenir à l’idée du laboratoire, je disais qu’une bonne partie du travail réside dans la sélection, la proportion et la dose des matériaux de construction…Le principe de proportion et de hiérarchisation d’éléments majeurs et mineurs est fondamental.  La structure secondaire se soumettant à la primaire.  Et ainsi de suite.  Et le tout créé, doit génère un équilibre…..

Que cela soit du plus ancien au plus nouveau, du général au particulier,  du plus universel au plus singulier – l’idée est de sortir du chaos, de donner un ordre, un sens.  Une création est toujours un point de vue de toute façon. L’idée est de peindre une émotion d’abord.  Ce qui revient dans mon cas de plutôt être à l’affut de symboles que des doctrines.   

Thierry: Mais sans perdre de vue l’observation de la nature et la perfection des formes organiques naturelles? 

Younès : Le vivant est de la matière à un haut degré de complexité. Prends l’exemple des principes de tension au niveau des surfaces des corps, comme le vieillissement de la peau ou les nervures des ailes d'un insecte : la nature est faite selon des lois universelles. Les modèles sont  là et ils fascinants.  Fort malheureusement, les artistes ne  reprennent pas suffisamment les formes, les structures, les textures, les couleurs, dans le milieu naturel, microscopique ou macroscopique. 

Thierry :   Juste dans la nature !!  

Younès : Oui, tu as parfaitement raison  Et ailleurs aussi, dans toute les traditions humaines. L’ornementation  organique est partout!   Il serait stupide de se couper de siècles de savoir-faire.   

Thierry :   C’est un peu toutes ces questions que nous avons soulevées qui t’ont fait écrire le manifeste sur l’art organique?  Non? 

Younès : Je vois l’écris comme un élément de clarification.  Au départ,  j’ai commencé à écrire de courts textes.  Il me fallait des éléments de doctrine, une espèce de théorie et j’avais tout de suite compris que sans un système une démarche est toujours appauvrie. J’éprouvais le besoin aussi de tout lier, une synthèse une prise sur le monde.  Des textes ont commencé à se compiler et chaque fois que j’avais un problème technique ou moral, je le resolvais par écrit – du moins j’essayais. 

A un certain moment, les textes se sont compilés et je me suis dit « voila une vision, une méthode qui est mon propre langage. », un langage qui me permet d’intégrer des apports exogènes de manière harmonieuse.  J’ai compris par la suite, très, très tard que ce livre ne devait pas avoir de fin  mais qu’il devait être en constante évolution.  Quand j’ai commencé à refaire du dessin, j’ai pris conscience de l’importance des symboles, de nouveau il a fallu que je réactualise le manifeste.  Très récemment, le magazine Vents Croisés, te rappelles-tu, m'avait demandé d'écrire un article sur les symboles, ce qui correspondait exactement à mes recherches.  Et en l'écrivant, j'ai réalisé que ce n'était pas uniquement un article pour une revue, mais aussi un autre chapitre du livre qui manquait que j'ai fini par intégrer dans le livre. L’émotion est essentielle mais aussi la compréhension théorique en arrière peut donner un réel coup de pouce.  Une chose est certaine, la rédaction livre m’a beaucoup aidé, même si cela peut paraître une intellectualisation. 

Thierry :   C’est pour te sécuriser que tu as besoin de ce cadre? 

Younès : Comment intégrer du nouveau sans perdre son identité, si ce n'est dans un style, une vision.  

 Il n’y a pas de création sans limites, sans obstacles.  La liberté se définit par des contraintes surtout quand ces contraintes sont définies par toi-même.   Il faut voir tout ça comme un cadre organisateur, une photo de toi-même, pour aller plus loin, une photo de ce que tu veux.   

Thierry : C’est un peu dans cet esprit de contrainte que tu essayes de ne pas mélanger pigments naturelles et peinture chimique?  

Younès : Malheureusement, je ne peux avoir tout les tons voulus. J’ai toujours l’impression que si je ne respecte pas  ce  principe organique, je trahi un peu la démarche.  En effet, les couleurs des pigments et minéraux naturels sont toujours moins agressives et n’effacent pas  les formes  comme  la peinture chimique! J’utilise souvent mes mains pour la teindre au lieu de pinceaux pour rester plus proche de la sculpture ou même du dessin.  

Thierry :   Tu t’es remis au dessin depuis quelque temps, te considères-tu plus sculpteur que dessinateur? 

Younès : Jeune,  j’ai beaucoup dessiné et très étrangement quand je me suis mis à la sculpture, j’ai un peu délaissé cette activité ….J’ai même oublié pendant un certain temps que je savais dessiner, il m’arrivait même souvent de faire des sculptures sans esquisse préalable, comme un architecte sans plan, j’avais complètement oublié une bonne partie de cette aptitude et identité et ce n’est que très tardivement que j’ai repris le dessin essentiellement à l’encre de chine pour des motifs tout à fait fonctionnels, des esquisses qui devenaient de plus en plus esthétiques, et qui se suffisait par elles-mêmes… C’est lorsque, j’ai revu les dessins que je donnais à des amis ou à la parenté, que je me suis rappelé que j’avais toujours dessiné.  C’est en observant mon fils Ryan et travaillant avec mon ami Jean-François sur des peintures et sculptures que je me suis totalement rappelé…Par manque de réflexion, j’ai réalisé que je m’étais amputé d’une bonne partie de moi-même en refusant de faire l’unité de moi-même… Je m’étais considéré à tour de rôle, l’un ou l’autre mais jamais les deux en même temps, d’autant plus, comme tu peux l’imaginer  ces deux expressions sont tellement complémentaires !!!! Tous les dessins peuvent être des sculptures et inversement, les études sont toujours d’un bloc, comme les sculptures elles sont organiques et symboliques, voire héraldiques, ou, comme on dit, à caractère mystique ou ésotérique.

Thierry : Te considères-tu strictement comme un explorateur de l’organique ou vois-tu un aspect spirituel à ton travail?

Younès : Au départ, j’étais intéressé par les formes vivantes.  Puis par la suite, j’ai réalisé que les formes organiques réinterprétées par les traditions humaines sont aussi fondamentales.  Après tout, la psyché humaine est un produit biologique!  Je ne suis plus intéressé que par la nature mais aussi par la culture, certaines cultures.  Si on veut, pour citer un exemple,  je suis intéressé par la forme organique de l’anatomie de la main, mais l’archétype de la main dessinée par l’homme préhistorique et par les Aztèques est aussi intéressant.  Autrement dit, sur le plan anatomique, la main est très importante, mais son interprétation humaine et aussi fondamentale, d’où mon intérêt fondamental pour l’art rupestre, chamanique et ésotérique.

Il est hors de doute que lorsqu’on travaille avec des matières vivantes très "archaïques" comme des pigments naturels, des bois fossiles, des os – quand on revient à la structure et charpente biologique ont est pas loin des formes symboliques des traditions humaines très anciennes mais aussi celles qui sont très modernes.  Ce qui est très organique a pour résultat une grande stimulation symbolique. Il n’est donc pas surprenant, que cela rappelle une forme d’expérience mystique. Au contact avec la matière organique, vivante ou non, le rapport au divin n’est plus loin.

Thierry : Quel est le lien entre de la sculpture et le film O.S- Organic Sculpture?

Younès : Le film est  essentiellement comme une clarification visuelle et biographique de ma démarche artistique et une exploration des démarches d’autres artistes que j’ai rencontrés sur ma route qui ont le même souci que le mien.  Je le considère aussi comme un outil théorique et explicatif pour le public.  Le film, c’est le manifeste, le scénario en est inspiré.

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