Les enjeux culturels de la guerre en Irak : menace pour l’histoire et l’héritage millénaire de l’humanité



 

Taureau androcéphale, Ier millénaire, 
Kalkhu, Assyries


 

En ces temps de guerre, on peut légitimement s’interroger sur l’intérêt d’évoquer l’archéologie en Irak. Le coût humain de la guerre est toujours plus important que toutes destructions matérielles. Ce qui vient immédiatement à l’esprit lorsque l’on pense à la guerre, ce sont les destructions de masse et pertes humaines - civiles et militaires - importantes, dans des conditions toujours effroyables. Je n’y insisterai pas davantage, le premier danger de la guerre en Irak, est bien sûr, les milliers de vies humaines qui ont été massacrées et qui sans doute continueront de l’être. Il n’en reste pas moins qu’évoquer quelques vieilles pierres détruites, n’est pas inutile sous peine que des êtres humains perdent la vie. L’Irak est une terre trop chargée d’histoire et de symboles pour ne déclencher que des réflexions sur les stratégies militaires et le chaos. Durant l’Antiquité, l'Irak est le pays de l'ancienne Mésopotamie, située entre le Tigre et l'Euphrate, et il est le berceaux de la civilisation. Début de l’agriculture, du droit, de la technique et de l’écriture, début de l’histoire, de l'humanité civilisée, nous rappellent sans cesse les historiens. En fait, l’histoire de la construction de l’Irak est la naissance sur la terre de ce qui constitue le monde moderne. Ce qui est aussi menacé, au cours de cette guerre et occupation de l’Irak, c'est une part importante de l'héritage et patrimoine culturel universel qui est un droit fondamental de chaque citoyen de la planète. Malheureusement, peu de personnes font le lien ou la connexion entre notre passé commun et la richesse et la compréhension de nos sociétés contemporaines. Les dommages causés au patrimoine culturel et sa destruction représentent un appauvrissement non seulement pour la vie culturelle de la communauté directement impliquée mais pour l'humanité toute entière. La perte d'une partie de ce patrimoine représenterait certainement une perte pour tous les peuples du monde et peut être une perte totale d’une partie de notre passé et des racines de nos civilisations. Dans la mémoire des hommes, la Mésopotamie, Summer, l’Assyrie et leurs cités comme Babylone, Uruk, Ninive, Ashur, Nimrud, Ninevah et Khorsabad ne doivent jamais disparaître. Sous ces bombardements et ces pillages les seuls témoignages visuels de ce début d’humanité risquent de disparaitre.


Le patrimoine Irakiens, patrimoine de l’humanité

Même si le redécoupage des frontières de l’Irak, effectué à la règle par l’impérialisme britanique du début du siècle, la Mésopotamie continue d’être confondue avec l'Irak. Six fois millénaire, l’histoire de l’Irak a connu les civilisations les plus florissantes où l'homme a, pour la première fois, ensemencé la terre et vécu selon un code de lois. Ce pays est la "plaque tournante" du pouvoir des empires Sumérien, Akkadien, Babylonien, Elamite, Kassite, Loulobite, Elamites, Medes, Assyriens, Achémenides, Grecs, Seljukides, Sassanide, et Abasside. C’est ce qui explique la profusion des sites archéologiques qui font partie de l’environnement physique immédiat des Irakiens. On estime qu’en Irak le nombre de sites archéologiques se situe entre 10. 000 et 100. 000. Creuser le sol en Irak signifie souvent tomber ssur de potentiels vestiges. À peine 15% seulement du territoire irakien a fait l'objet d'études, de nombreux sites sont encore inexplorés et ou mis à jour. Tous ses vestiges inconnus se trouvaient sur le terrain des combats et des bombardements. Nous savons aujourd’hui qu’au IVe millénaire avant J. -C. , les premiers documents écrits et les premières traces d'écriture de l’humanité apparaissent dans le sud de la Mésopotamie, centre névralgique du monde antique, dont le terme qui signifie : "entre les fleuves", le Tigre et l'Euphrate qui ont vu des millénaires d’échanges marchands et culturels entre l’Orient et la Méditerranée, entre les peuples indo-européens et sémitiques. C’est entre ces deux voies de communication qu’ont été inventés les fondements de toutes les civilisations ultérieures, tels que l’écriture (vers 3 200 avant notre ère), la roue, les mathématiques, le droit, l'architecture, les premières administrations ou la maîtrise de l’eau et des techniques agraires révolutionnaires - soit les prémices de notre civilisation et les origines de notre monde moderne. Un rapide survol de l’histoire de ce pays peut en attester.

Le premier empire sémitique naît environ vers 2 320 av. J. -C. Mais c’est surtout le roi Hammurabi qui réunit l’entière Mésopotamie en tant que royaume prospère. Sa capitale Babylone rayonnera comme centre culturel. Elle diffuse partout créations et inventions. Pendant l'ère babylonienne (1730 à 1595 av. JC), Hammourabi met au point le premier code juridique de l’humanité. Sous l'empire néo-babylonien (792-595 av. JC), Nabuchodonosor II promeut les sciences et l'astrologie: c'est alors que sont inventées l'algèbre et la division du temps en heures, minutes et secondes. De fameux passages de l’Ancien Testament proviennent de légendes mésopotamiennes. L’exemple le plus connu concerne le déluge, avec Noé et son arche : l’Épopée de Gilgamesh contient une version primitive du déluge biblique. Le paradis (Genèse 2, 10) est situé en Mésopotamie, entre le Tigre et l’Euphrate. Les plus ancien récita du monde, abondent dans ce pays et n’ont jamais cessé, au cours des siècles, de nourrir l’imaginaire collectif universel.

Plus tard, Alexandre le Grand annexe la Mésopotamie à son empire et contribue à la diffusion de ses richesses culturelles et commerciales. Mais Babylone est déjà sur le déclin. La conquête romaine n’arrange rien, et la culture mésopotamienne s’éteint sous sa domination. Les sables commencent leur long travail de recouvrement. La chute de l’empire romain fragmente cette région. Avec la naissance de l’Islam, Bagdad qui existait déjà à l'époque de Hammourabi retrouve une place centrale et redevient la capitale d’un nouvel empire. Le IXe siècle voit son apogée. C'est à Bagdad, au début de l'ère abbasside, que se produit une extraordinaire floraison intellectuelle qui évoque la frénésie architecturale et le grand développement de la philosophie, les mathématique, la chimie, la médecine, l’astronomie et la physique. La tradition conserve l'image du Calife Harûn ar-Rachid (786-889), le souverain des Mille et une nuits et celle de Ma'mun (813-833) son fils, fondateur de Beït Al-Hikma (la maison de la sagesse) le premier grand centre de traduction et de réflexion au Monde.

Dès 762, 100. 000 ouvriers et les meilleurs architectes et artisans du monde musulman érigent des palais et des mosquées magnifiques, dessinent des jardins féériques. Bagdad est à l'époque le plus grand centre commercial, culturel, scientifique de l’époque. Les cours rivalisent en prestige, elles abritent philosophes, savants et poètes. Le moment est favorable à l'éclosion littéraire, poétique, juridique et théologique. Les premiers dictionnaires apparaissent. L'industrie du papier se développe. Les princes sont libéraux et l'aristocratie se veut mécène. On y traduit de nombreux manuscrits venus de toute part, qui, disparus par la suite, nous sont parvenus dans leur version arabe. C'est le second calife abbasside Al-Mansour, qui a véritablement fondé la ville, sur les deux rives du Tigre, au VIIIe siècle, la baptisant "madinat as-salam", la cité de la paix. C’est à cette époque que Bagdad deviendra le lieu, dont les noms sont restés hautement évocateurs de la science, de prestige et de l'art de vivre, sont dans les premiers siècles de l'expansion arabe les foyers de rayonnement culturel et technique. L'amélioration du système d'irrigation, par exemple, accroît le rendement des cultures traditionnelles. Bagdad comme ses rivales le Caire (Fustat) et Cordoue sont les grands foyers de transmission de la modernité et de la pensée à l'occident chrétien. De la première Bagdad, il ne reste presque plus de traces, tant son prestige avait attiré la convoitise des hordes orientales. Bien représentée par la destruction de la grande bibliothèque de Bagdad en 1258 par les Mongols. L’affaiblissement la gagne le siècle suivant, et l’Irak ne sera plus que sujet de rivalités entre dynasties. Saladin, le héros national de l’Irak, repoussera les Croisés au XIIe siècle. Au XVIe siècle, les Ottomans font une nouvelle fois de l’Irak l’élément d’un empire qui perdurera jusqu’à la Première Guerre mondiale, lors de la conquête anglaise.

L’expérience de la Guerre du Golfe et les effets de l’embargo


Les deux dernières décennies, en Irak, ont été fortement marquées par la guerre ou le patrimoine a beaucoup souffert. La guerre Iran-Irak (1980-1988), qui avait pour objectif l’élargissement de l’Irak sur le territoire iranien, puis la guerre du Golfe suite à l’invasion irakienne au Koweït. Au total, près de onze années de conflits, et douze années d’embargo. Inévitablement, les pilonnages aériens répétés, la guerre sur le terrain, n’ont pu qu’endommager nombre de sites situés à des points stratégiques. Il suffit pour cela d’envisager les 10 000 sites archéologiques répertoriés et de les confronter aux 434 000 km2 de l’Irak pour le comprendre. Plus précisément, on peut voir que les sites majeurs de Ninive ou de Nimroud, dans le nord de l’Irak, sont près de Mossoul, mais également de la longue frontière irako-iranienne. Ceci est aussi valable pour de nombreux sites du sud, comme celui de Suse. A titre d’exemple, durant la première du Golfe, la vieille cité du monde, ziggurat à Ur, a été partiellement endommagée. Durant l’opération tempête du désert affirme le professeur Scott Silliman de Duke University, conseiller à U. S air force les musées les plus notables de Bagdad ont été des cibles importantes. Il faut préciser que la salle des Antiquités assyriennes jouxte le ministère des Communications ; et qu’à quelques dizaines de mètres de là se situe la station de radio et de télévision irakienne. Or, ces deux cibles stratégiques ont déjà été détruites trois fois (1991, 1998 et 2003) par l’aviation américaine. L’archéologue britannique Jack Sasson note de multiple dégâts à la ziggourat d'Our, patrie d'Abraham selon la Genèse, à l'arche de Ctésiphon (sud de Bagdad), aux maisons traditionnelles de Kirkouk, dans une église du Xe siècle à Mossoul.

Ces destructions massives, selon le Professeur Russell, et spécialiste de la Mésopotamie, que la première guerre du Golf ont été une catastrophe pour l’humanité. Au risque de lasser le lecteur, je vais passer en revue les sites bombardés en 1991 en partie ou en totalité. Il s’agit là d’observations scientifiques et rigoureuses de sites bombardés en 1991 car trop proches d’une caserne, d’usine ou tout simplement d’erreurs: la cité sumérienne de Ur Irak 3500- 4000 avant JC, Basra Al Qurna considéré comme le site du Jardin d’Eden et arbre d’Adam, l’ancien site mésopotamien de Al Fallujah et ancienne capitale de la dynastie Abbaside, Samarra Haditha près de Anah, cité Babylonienne et Assyrienne, l’excavation archéologique de Baija au nord de Baghdad.

Il en va de même en ce qui concerne des sites islamiques eux aussi bombardés en 1991, des mosquées historiques ont aussi été endommagées par des bombardements dans le sud du pays, selon un responsable des antiquités irakiennes, l’archéologue Jaber Khalil Ibrahim. Le fameux musée nationale des antiquités de Baghdad, l’université Abbaside Mustansiriyah, la plus vieille université du monde, la célèbre forteresse de Kirkuk, fort Ottoman parce que trop proche d’une raffinerie de pétrole la vieille cite de Tikrit, ville natale de Saddam Hussein, l’important musée de Mosul qui contient une très riche collection d’art assyrien et islamique particulièrement la période omeyade, les mosquée Moujahidi, Jersis, le Palais Qara Sarai bombardé par l’aviation américaine parce que proche d’un centre de commandement militaire.

Après cette guerre du golfe de 1991, l’Irak subit un très fort embargo international. Les seuls réels échanges du pays avec l’extérieur se sont faits dans le cadre du programme des Nations Unies « pétrole contre nourriture », instauré en 1996. Les conséquences de cette situation sont évidentes. Toutes les activités du pays tournent au ralenti, le secteur culturel comme tous les autres. Un responsable de l'UNESCO, Mounir Bouchenaki, note que si des dommages ont été relevés suite à la guerre, "les édifices et les sites ont beaucoup plus souffert de leur manque d'entretien et de leur état d'abandon, pendant de longues années, après le conflit". Les archéologues étaient privés de tout, on ne pouvaient bien sûr plus faire avancer les fouilles, les analyses et les restaurations. Les maigres résultats obtenus ne se voyaient pas diffusés, faute de moyens pour les publier. Ceci explique sans doute en partie la création en 2000, en plein embargo, de l’Organisation Nationale de l’Archéologie et du Patrimoine Irakien (ONAPI, mentionné ci-dessus). Cette structure récente jouit d’un budget équivalent à celui d’un ministère, ce qui est probablement unique au monde. Saddam Hussein ne cachait pas d’ailleurs son soutien pour cette institution. Il faut reconnaître que dès son arrivé au pouvoir en 1979, il fait de l’archéologie, un sentiment d’unité nationale. Quoi de mieux que de légitimer ce sentiment nationaliste par l’histoire ? En tant que despote mégalomaniaque, il est normal pour le président irakien de penser à s’inscrire lui-même dans l’histoire, tout en légitimant ses actes actuels en s’appuyant sur celle-ci. C’est une façon pour lui de toucher les Irakiens dans leur conscience, et de se montrer actif sur ce terrain hautement symbolique. Néanmoins, la décision de la création de l’Organisation Nationale de l’Archéologie et du Patrimoine Irakien (ONAPI) a amélioré cette situation. Les crédits alloués par le gouvernement irakien ont permis de remettre au travail les équipes de fouilles. Et il faut désormais compter avec les nombreux jeunes Irakiens qui s’engagent dans la voie des études en archéologie. Ces derniers peuvent aisément être motivés par les quasi-privilèges accordés par l’ONAPI aux archéologues. Le salaire mensuel d’un archéologue a été réduit par 5 par rapport au début des années 1990. Sans oublier l’annulation des primes de découvertes.

Mais les réelles difficultés des archéologues durant ces années d’embargo se sont les techniques de conservation très rudimentaires et n’ont pas bénéficié des avancées du reste du monde. La conséquence à cela est la dégradation irrémédiable de milliers d’objets dans les réserves des musées irakiens. Les produits chimiques nécessaires à leur conservation, ainsi que les laboratoires, étant tombés sous le coup d’autorisations de l’ONU, étaient extrêmement difficiles à obtenir.

Une autre des conséquences de l’embargo est un retard important dans les fouilles, l’embargo rendaient aussi difficile la collaboration des équipes d’archéologues étrangers. La solution adoptée pour que les archéologues rattrapent le temps perdu, a été d’entreprendre des campagnes de fouilles à l’année, extrêmement difficiles l’été dans le désert.


Le pillage
 

Le pillage organisé est lui aussi un fléau redoutable pour ce patrimoine. L’expérience de 1991 a prouvé que les pilleurs profitaient de la désorganisation de la guerre pour agir. La profusion des sites joue en leur faveur, ceux-ci ne pouvant pas tous être gardés. Les pilleurs sont armés, et agissent pour le compte de collectionneurs étrangers, voire même de musées étrangers. Pillages amplifiés par l’absence de fonctionnement du gouvernement Irakien ou de toute autorité.

La guerre du Golfe de 1991 a déjà vu le pillage, non seulement de sites, mais de musées. Des pillages intensifs se sont maintenu de 1994 à 1999, tant au nord qu’au sud. Son organisation fait frémir les archéologues qui peuvent constater la précision des pilleurs. Ils recherchent les pièces à la commande précise des collectionneurs voir même approvisionnent illégitimement certains musées et galeries occidentaux. Ils disposent, pour ce faire, de cartes précises des sites, et fouillent la couche contenant l’objet commandé, détruisant les strates supérieures. Des objets archéologiques évacués des musées de Baghdad, Kirkuk, Mosul, et Basra pendant la guerre de 1991 auraient été volés lors du chaos de la défaite, exactement comme qu’il y a quelques jours après l’invasion américaine de Bagdad.
C’est ainsi que plus de 4 000 objets archéologiques répertoriés ont été volés dans les musées irakiens. Un catalogue officiel de ces objets les répertorie. On estime à un million le nombre de tablettes entreposées dans les musées, à peine la moitié aurait été traduite. Rares sont celle qui ont refait surface. En 1999, une de ces pièces est réapparue, mais dans un musée américain, le New York Métropolitain Museum! Intégrée dans la collection, cette petite statuette en bronze provenait en fait du musée archéologique de Kirkuk et figurait dans le catalogue des objets manquants. Le musée de Kirkuk attend toujours sa restitution.

Hélas, les pillages ont continué après la guerre, et des sculptures assyriennes de Ninive et Nemrod, dans la région de Mossoul, sont apparues sur le marché international des antiquités, dans les années 1990. Il y a quatre ans, une énorme sculpture murale a été cassée par des pillards sur un autre site assyrien. Autre péril: les fouilles clandestines et illicites et des opérations de contrebande au cour s de la guerre ont été organisées. Très rapidement, après cette invasion, des excavation illégales à ciel-ouvert ont été dénombré au Kurdistan Irakien. Situation d’autant plus dramatique, que les sites de Mésopotamie ne sont que partiellement identifiés et fouillés.

L'impact de cette nouvelle guerre
 

La résistance irakienne qui a opté pour une tactique de guérilla dans les villes et notamment de Bagdad, de Najaf et de Kerbala, les deux villes saintes du chiisme, n’ont rien arrangé. Résultat, les chars et hélicoptères de combat au lieu d’opérer en pleine campagne ou désert opèrent au alentour des monuments. L'impact de ce pilonnage et les bombardements intensifs, est difficile à évaluer. Et même si de nombreux sites semblent avoir été protégés puisque souterrains, la puissance des bombes est telle que le risque de destruction est réelle. Qu’on se rappelle du site de Lahm complètement endommagés durant l’opération tempête de désert. Les bombardements intensifs sur Bagdad ont sans doute détruit des musées, des monuments, des mosquées qui se compte par centaines dans la ville. Aussi étrange que cela puisse paraître, ce n’est qu’en Mars que le département de la défense s’est intéressé à la question, on ne peut que déplorer le fait que la plupart des stratèges militaires qui planifiait les bombardement intensifs semblaient complètement indifférents à la question. L’armée semble peu intéressée par l’information archéologique. Les militaires estiment que les armes précises réduisent la menace sur cette héritage culturel. Pourtant, la précision des missiles guidés a montré ses limites.

Les récents bombardements, notamment sur un marché, sur des hôpitaux, des hôtels, sur des foules de civiles, sur des journalistes, sur des soldats alliés aux américains, voire sur d’autres pays montrent les dangers des bombardements pour ce patrimoine universel même si le discours officiel continue à parler de bombardements ciblés. Il ne serait donc pas surprenant qu’aucune évaluation indépendante du dommage de cette guerre ne puisse être élaborée, comme celle du précédent conflit de 1991. Au conseil de sécurité des Nation-Unies, les États-Unis et la Grande-Bretagne ont bloqué l’appel de l’Irak, voire d’une bonne partie de l’humanité, pour qu’une commission de l’Unesco la conduise, afin de leur éviter une mauvaise publicité.


La protection de ce patrimoine

 

Théoriquement, le droit humanitaire international interdit la destruction ou l'usage de biens culturels à des fins militaires. La convention de la Haye de 1954, prohibe de cibler les sites culturels ou religieux en période de guerre. Washington, cyniquement, n’a jamais ratifié cet accord, en partie pour pouvoir utiliser les armes nucléaire contre l’Union soviétique mais surtout pour n’avoir aucun compte à rendre à la communauté internationale. Actuellement, personne ne peut obliger légalement les États-Unis à préserver les sites afin qu’ils soient gardés pour éviter les pillages ou voire même de les restituer en cas d'appropriation illégale sur son marché ou par ses citoyens. Le gouvernement américain, ne faisant pas partie de la Convention de La Haye pour la protection du patrimoine culturel en cas de conflit armé n’est même pas tenu de respecter cette convention même une fois les combats terminés.

Contre les bombardements de sites archéologiques, les Irakiens et archéologues venus du monde entier ne pouvaient rien faire sinon camper dans certain site durant le conflit. Contre la menace qui pèse sur les musées archéologiques de Bagdad ou d’ailleurs, les archéologues avaient adopté plusieurs solutions de fortune. Tout d’abord, pour éviter que les bâtisses soient directement bombardées, de par leur proximité quasi-systématique avec des ministères, les autorités irakiennes avaient fait peindre sur les toits de colossaux sigles « Unesco ». Le but étaient de rappeler aux aviateurs qu’il s’agit d’établissements culturels protégés par la convention de La Haye. À cette protection symbolique - que l’on espérait efficace - s’ajoutent des solutions d’enfouissement des pièces transportables. Des cages métalliques avaient déjà contenu, à l’occasion de la guerre du Golfe et longtemps après, des objets de toutes sortes. Nombre d’entre eux avaient été détruits par les mauvaises conditions de conservation, dues entre autres à des infiltrations d’eau souterraine. Quant à certaines pièces de pierre monumentales, lourdes de plusieurs tonnes, la seule solution est de les recouvrir de sacs de sable. Plusieurs dizaines d'archéologues et d'institutions internationales s’étaient inquiétés des possibles conséquences de cette guerres.

Le Comité International du Bouclier Bleu (ICBS) a exprimé son inquiétude profonde de l'impact de la guerre envers les dommages et la destruction potentiels du patrimoine culturel universel. Plusieurs dizaines d'archéologues et d'institutions avaient appelé les belligérants à tout mettre en œuvre pour sauver ce patrimoine de l'humanité afin de protéger les archives, les bibliothèques, les monuments et les sites ainsi que les musées, durant cette période. Ils avaient même envoyé une lettre au gouvernement américain et britannique et aux Nations Unies pour les appeler à tout mettre en œuvre pour protéger les sites archéologiques irakiens. Juste avant la déclaration du conflit, des archéologues et juristes américains avaient urgemment demandé à leur gouvernement de tenir compte des sites historiques au cours de le la planification de la stratégie militaire de la guerre. Les responsables et gardiens des institutions muséales comptaient aussi sur leur présence permanente dans les musées pour protéger ce qui reste. Beaucoup ont servi de boucliers humains pour sauver le patrimoine de leur pays.
Dans l’état actuel de nos connaissance, il est clair que le pillage aurait pu être atténué si les américains avaient pensé à une transition plus intelligente et que les sites avaient été en permanence et systématiquement surveillés après leur invasion.

Malheureusement, on a trop compté sur les populations locales, du moins celles armées et motorisées, pour repousser les pillards. Mais des milliers de sites ne pourront être surveillés ainsi. Des artistes, des collectionneurs, des intellectuels, des historiens du monde entiers avaient même fourni des cartes et de nombreuses informations d’expérience sur le terrain pour exclure les sites des scénarios d’attaques et de destructions pour éviter la catastrophe de la précédente guerre du golfe. Cette préoccupation était tout à fait louable, mais on peut aussi s’interroger sur leur idéalisme et bonne volonté affichée. Il est inutile de préciser que l’UNESCO et d’autres organisations planétaires qui avaient la compétence, la légitimité mais aussi le mandat de protéger ces sites ont été peu efficaces.

Ce que nous pouvons espérer, maintenant, au lendemain de cette guerre, afin d’éviter les erreurs du passé, c’est que différents gouvernements en position d'agir et de fournir des ressources, humaines et financières, le fassent le plus vite possible et d’évaluer objectivement les dommages subis par le patrimoine culturel afin de mettre en œuvre les programmes de restauration et de réhabilitation nécessaires. En définitive, il est urgent de préparer en détail un plan pour le rapatriement ou la restitution des biens concernés, avec la participation d'érudits irakiens et de professionnels du monde entier.



Younès A. Tahiri, Sculpteur
Article paru dans Vents-croisé, Numéro 2, Été 2003

 

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