Symboles, arts et pouvoirs
 


"La nature, qui est de Dieu, ne cherche rien que l'image de Dieu. "
Maître Eckhart.

 "Aucun génie n'a jamais pris une plume ou un pinceau en se disant : maintenant, je vais inventer un symbole. "
C.G. Jung 
 




Symboles

Définir le symbole est une opération extrêmement complexe. Par sa richesse même, il refuse de se laisser enfermer dans les limites que l'intelligence humaine peut déterminer. En français, le mot symbole dérive du grec sumotori qui dérive du verbe sumbalein signifiant « mettre ensemble », « joindre », « comparer », « échanger », « se rencontrer », « expliquer ». Il serait constitué des deux morceaux d'un objet brisé, de sorte que leur réunion, par un assemblage parfait, constitue une preuve de leur origine commune et donc un signe de reconnaissance très sûr. Autant dire, qu’un symbole établit une relation d'analogie entre deux éléments. Le symbole devient l'ensemble qui lie deux représentations porteuses de sens de la même signification. Sa forme signifiante est toujours une représentation mentale élargie d'analogie et association d’idée naturelle proche ou lointaine, abstraite ou surnaturelle. Par exemple : le couple soleil-lune représenterait le couple homme-femme, alors que celui de la lumière-ténèbres serait celui de la vérité-mensonge. Le symbole est le terme visible d'une comparaison dont l'autre terme est invisible, profond et le plus souvent caché. Souvent, le symbole apparaît ainsi comme la réalité visible (accessibles aux cinq sens) qui invite à découvrir des réalités invisibles. L'ensemble des deux éléments (visible et invisible) forme un tout ou l'un ne se comprend pas sans l'autre.

En fait, le symbole est d'abord destiné à être ressenti plutôt qu'expliqué, constaté qu'analysé. Ici une parenthèse doit être ouverte, à la différence du code, univoque et analysable, le symbole lui apparaît polysémique et intelligible. Souvent les signes et les codes sont toujours moins que le concept qu'ils représentent, alors que le symbole, lui, renvoie toujours à un contenu plus vaste, que son sens immédiat et évident. Il n'y a rien de conventionnel et d’attendu dans l'ensemble des symboles et de leur signification en tant que vérités métaphysiques. Le symbole est en fait une médiation qui est préexistante à toute perception humaine au sein de l'harmonie universelle. Cette médiation, l'homme ne la comprend pas toujours. C'est son origine naturelle qui fait le symbole. Il est inutile d'analyser un symbole pour le comprendre. Plus significatif encore, tout symbole est éternel et universel. Apparu avec l'univers, il ne disparaîtra qu'avec lui. Ce n’est pas étonnant, que pour Jung, les symboles relèvent de l'inconscient collectif et rejoignent par là l'universel par où ils peuvent être décryptés comme archétypes. Les symboles ont la fonction de recréer les circonstances émotionnelles, ils ont le pouvoir un flux de pensée et d'émotions. En ce sens, on pourrait voir le symbole comme un émetteur d'énergie, l'observateur serait un récepteur que l'énergie émise par ce dernier atteint, pénètre et nourrit.

Dans certains cas, l'interprétation d'un symbole a changé soudainement ou de façon spectaculaire. Le meilleur exemple est peut-être la croix gammée ou « svastika » qui dérive de « svasti » signifiant « bien-être » en sanskrit. Ce symbole qui appartenait à de nombreuses cultures, y compris celle des Tibétains, Amérindienne, Mongols, Indiens, Chinois et Celtes signifiait gentillesse, porte-bonheur, vie, tolérance et bon augure depuis les temps anciens. Pourtant, quelques années ont suffi au parti allemand national-socialiste des années 1930 pour lui donner et de le dévier de son usage, entre autres, le sens d'intolérance raciale, ce qui était totalement contraire à l'idée d'origine*.
* Plus proche de nous, Claude Vorilhon dont le symbole lui a été selon lui, communiqué par télépathie par les extra-terrestres et qui a fondé la secte de Raël. Le héros américain de l'aviation Charles Lindberg avait peint à l'intérieur du moyeu de l'hélice du Spirit of Saint Louis (avec lequel il fit la première traversée de l'Atlantique) une svastika comme on peut le voir à L'Aerospace Museum de Washington où elle est exposée et présentée comme un "vieux symbole amérindien".

Lien entre l’homme et le divin

Peu importe les savants traités qui décortiquent les symboles " définissant" leur nature à l'aide de mots et de concepts réducteurs dont seuls certains spécialistes tentent autopsier scientifiquement. Cela ne sert à rien, cela ne mène nulle part, sinon à une impasse. Le symbole ne se laisse pas appréhender par ces moyens inutiles, stériles mais aussi inopérants et sclérosants. Je n’y insisterai pas davantage, le symbole appartient à un univers auquel l'analyse rationnelle, la technique et la science n'ont pas accès. Il est parfaitement sot d'en prétendre trouver la signification au travers d'une démarche naturaliste, rationnelle et sentimentale qui demeurera toujours en deçà du seuil que le symbole propose précisément de franchir. Comprendre un symbole ce n'est pas le ressentir; l’analyser ce n'est pas véritablement le percevoir Les symboles n'imposent pas, ils proposent, ils n'enseignent pas, ils éveillent comme le rappelait si souvent Ibn Arabi pour justifier la démarche ésotérique. Même si la signification de ces symboles est souvent universelle, il en découle ainsi plusieurs possibilités de définitions suivant le degré de connaissance de qui l'interprète.
En effet, il n'y a pas de critère objectif pour reconnaître la vérité de la signification d'un symbole. Il n'y a en définitive qu'un seul critère, totalement subjectif : l'émotion! Car le symbole parle au cœur, non à la raison. Tout au plus la raison peut tenter de décrypter le message pour le porter au niveau de la conscience mais la seule manière de réellement connaître le sens d'un symbole, sa signification profonde, c'est de renaître avec lui, de " co…naître ", et l'unique voie pour y parvenir est celle de l'intuition, de "l'intelligence du cœur" ce que les psychologue moderne appelleraient l’intelligence émotionnelle.

Autant dire que le symbole est le lien entre l'homme et le divin, il n'est qu'un commencement, la route reste à faire. Il faut plus. Beaucoup plus. Il faut du temps pour l'intégrer car il est énigmatique, d'expression mystérieuse, véhicule d'un langage universel, il n'impose rien mais suggère beaucoup. Le chemin reste bien évidemment rigoureusement personnel. Un symbole qui n'aurait pas ce lien avec l'univers, qui n'assurerait pas la pérennité de ce qu'il signifie, qui serait exclusivement à la dimension humaine ne comporterait qu'une leçon de morale, serait tout sauf ce que qu' on appelle un symbole. La signification incluse derrière le symbole contient à la fois le passé et l'avenir en gestation. Les symboles représentent des concepts universels inexprimés. Objet naturel, qu'il appartienne au règne minéral, végétal ou animal importe peu. Qu'il soit commun à toutes les contrées ou limité en un lieu unique, pas d'avantage. Qu'il soit perçu dans sa réalité ou à travers tel ou tel mode de reproduction, de représentation, dessin, sculpture, photographie, ne modifie en rien cette réalité. Dès l'instant où l'objet ainsi répertorié n'est pas le fruit strictement de la création humaine, de son imagination, de son art, dès lors qu'il préexiste à l'intervention humaine, même ignoré, même caché, alors il s'agit potentiellement d'un symbole. Et peu importe qu’il ne soit jamais reconnu comme tel.
Et par le fait même, le message transmis par ces symboles est universel et transcendant. Ce n'est pas une petite part de lumière, une parcelle de vérité découverte ici ou là par tel ou tel individu, par telle ou telle école, religion, art dans l'amplitude de leur totalité. A l'homme, et particulièrement aux artistes, mystiques et scientifiques, de savoir les déchiffrer afin de trouver des réponses aux questions qu’ils se posent!

Il n’est dons pas surprenant qu’un symbole, pour prendre tout son sens, doit être relié à la nature, d'une manière ou d'une autre. Sa fonction doit être naturelle. C'est en effet, la fonction qui fait de l'objet un symbole et seule la fonction naturelle peut le mettre en relation directe avec l'énergie de l'univers et porteur de message.

S'appuyer sur les symboles pour avancer c'est d'abord affirmer et préserver sa propre liberté et celle d'autrui. Mais c'est aussi cheminer à son propre rythme, sans contrainte, sans échéance imposée. Théoriquement, le symbolisme ignore le dogme et la vérité révélée. Le symbole suggère, évoque, sans la circonscrire, une réalité plus profonde. Ce qui est décisif, c’est que par « forme symbolique », il faut entendre toute énergie de l’esprit par laquelle un contenu de signification spirituelle est accolé à un signe sensible concret et intrinsèquement adapté à ce signe. En ce sens, le langage, l’univers mythico religieux et l’art se présentent chacun à nous comme une forme symbolique particulière**. Au risque de faire des généralisations grossières la plupart des auteurs qui ont une perception plus ésotérique comme René Guénon, reconnaissent que les symboles sont des clés qui nous permettent d’accéder à une compréhension plus profonde de la vie et aide a découvrir des réponses crédibles aux questions fondamentales de l’existence humaine. Pour Otto Betz, le monde du symbole, est une empreinte de spiritualité : « Le symbole ésotérique est un fait naturel ou artificiel qui provoque une réponse vitale abstraite... Qu'il soit image naturelle ou combinée, ou signe conventionnel, le propre du symbole est d'être une synthèse... le symbole n'a pas à être vrai, ni à être considéré comme tel ; il n'est pas la vérité, mais il est la “réalité”. »

Il existe deux sortes de symboles : ceux qui portent un message humain et ceux qui transmettent une vérité universelle, offerte par l'univers à qui peut, ou veut, la déchiffrer. Les symboles de la première catégorie peuvent être n'importe quel objet choisi par celui ou ceux qui ont voulu transmettre leur message parce qu'ils le considéraient comme le mieux adapté à leur propos et à leur but. Un symbole ou un ensemble de symboles créés ou choisis par une ou des personnes ne peuvent être décryptés qu'à travers la grille, le code que celles ou ceux qui les ont créés ou choisis ont mis en place. En cela les symboles artificiels sont totalement réducteurs et limités dans leur utilité.

Les symboles de la seconde catégorie, parce qu'ils véhiculent un message qui précède et dépasse l'Homme, sont et ne peuvent être que des objets non inventés, non créés par l'homme comme des hiéroglyphes d’une science divine. Le symbole recouvre dès lors une notion de message caché, ou tout au moins inconnu de toute personne non avertie. Nul ne peut prétendre déchiffrer ce langage - en admettant que cela en soit un - sans en connaître la clef, c'est-à-dire sans avoir reçu un enseignement spécifique et adapté qui n'est pas sensé être délivré à n'importe qui. C'est en ce sens que nombre d'initiés à des sciences occultes ont utilisé pour transmettre leur message ésotérique. De même que l'on ne peut jouer à un jeu de cartes sans en connaître la règle, on ne peut comprendre un ensemble symbolique sans en posséder la clef. Si cet ensemble est artificiel, c'est-à-dire créé par l'homme, cette clef ne peut être devinée : elle est soit transmise, soit perdue.

Notons bien comme le rappelle Maître D.K. qu’un manqué d’intérêt pour les symboles présuppose généralement un manqué d’intérêt pour l’interprétation nécessaire des formes de vie et de leur signification. Un trop grand intérêt théorique porté aux symboles peut aussi laisser supposer un mental compliqué qui aime l’ornementation, les lignes, les formes et les rapports numériques, mais qui ne préoccupe pas de l’importance de la signification du symbole. Mais cela n’est pas tout. Seul l’équilibre de la pensée, entre la forme et le concept, l’expression et la qualité, le signe et la signification, est vitalement nécessaire à la croissance. Si cet ensemble est naturel, il ne répond à aucune autre règle que celle de la nature et puisque l'Homme est lui-même un produit de cette nature, il possède en lui, même inconsciemment, cette clef nécessaire et suffisante. Il peut donc alors déchiffrer le sens des symboles, pour peu qu'il fasse appel à son instinct plus qu'à sa raison comme le mystique, qu'il cesse d'être adulte pour redevenir enfant, qu'il parvienne à recouvrer l'innocence primordiale comme dans le cas de l’artiste.

Fonction Artistique, pouvoir et inconscient collectif

Parce qu'il est un objet naturel, un symbole est universel dans l’espace et dans le temps, Ainsi on ne doit pas s’étonner qu’il soit une porte ouverte sur la compréhension du monde. Selon Peter Fingesten : « La tradition du symbolisme remonte à un mode de penser préhistorique et antérieur à la science qui s'inscrivait dans une façon de voir le monde rempli de phénomènes magiques ». Il poursuit en expliquant que la distinction entre le sacré, ce qui avait trait aux dieux, et le profane, les activités quotidiennes a transformé les phénomènes magiques. Néanmoins, les symboles communiquent encore les éléments magiques essentiels au sacré. Au cours de la préhistoire, l'Homo sapiens a hérité une bonne partie de la technique de l'art pariétal et des rites funéraires de l'Homme de Neandertal qui disparut vers -30 000 au cours du paléolithique supérieur. Les animaux qu'ils chassaient, principalement des bisons, et ceux qu'ils observaient notamment félins et chevaux à étaient dessinés avec une grande précision sur les parois, les voûtes et le sol de grottes, à des profondeurs presque inaccessibles où l'homme préhistorique n'avait pas établi d'habitat. Ces dessins avaient sans doute une portée symbolique et magique. Les hommes étaient dessinés volontairement flous, déformés, de même que des êtres mi-humains mi-animaux étaient représentés. Dans certaines grottes on trouve des marques de mains par centaines, peut-être avec un but thérapeutique, tout cela impliquant probablement que des rites de chamanisme avaient lieu. Voilà pourquoi on ne saurait s’étonner que la, peinture, la sculpture et l’architecture soient des arts fondamentaux, peut être apparus avant la parole et la musique, et certainement avant le texte écrit philosophique ou poétique. C’est pourquoi la représentation plastique est le dernier maillon qui assure la jonction entre nature et culture à savoir nature quant aux matériaux - pierre et couleur par exemple - et culture quant à la façon de les traiter. Inutile de souligner que c'est précisément, à cause de cette situation extrême, que la représentation plastique réduit au minimum la médiation mentale et culturelle. Sans entrer dans le détails, revenons maintenant au début du néolithique lorsque les Homo sapiens ont quitté les grottes et leurs sanctuaires naturels pour construire dans l'espace extérieur des monuments en terre, pierres ou en ciment comme les dolmens et les mégalithes ainsi que des sépultures collectives avec une finalité institutionnelle visant la cohésion d'une collectivité stable et sédentaire que l'on peut considérer comme une société à part entière avec son symbolisme religieux, ses rites et cérémonies magiques et sa culture. Les monuments mégalithiques ainsi que la plupart des temples avaient un symbolisme astronomique qui permit aux chefs religieux de découvrir les principes fondamentaux de l'astronomie (année solaire, cycle lunaire, cartographie céleste, mesure du temps), des mathématiques, de l'astrologie et des divinations, puis vers -1800 avec l'invention de l'écriture à Sumer apparurent les premières traces des premiers mythes fondateurs et récits magiques, variant bien sûr d'une culture à l'autre qu’ils soient Mayas, Égyptiens, Indiens, Grecs…. Les mythes, cérémonies, rites, et croyances populaires varient mais les découvertes astronomiques et mathématiques étaient compatibles. Un peu de tout ce symbolisme est resté dans la culture de tout les peuples actuels, ou alors a été marginalisé en tant que superstition ou hérésie mais s'est néanmoins maintenu jusqu'à nos jours comme faisant partie intégrante de la culture populaire sous forme de folklore, de magie, d'ésotérisme, de mythes, de rites, de religions, de cérémonies, de croyances et de symbolismes en tout genre et notamment de l’art.

Et même, si on ne demande pas forcement à l'artiste de participer effectivement à une connaissance métaphysique pour remplir sa fonction qui se situe sur le plan de la sensibilité. Le talent ou l'habileté de l'artiste offrent à l'individu une émotion humaine et sentimentale qui, agissant comme un catalyseur, deviendra une ouverture pour des intuitions plus subtiles, à savoir celles que suscite l'emploi du langage symbolique. Comme nous l’avons vu, l'usage des symboles qui ouvre nécessairement à l'énergie divine constitue un incomparable déploiement. Les symboles sont comme des matrices qui permettent de mettre en œuvre les forces du cœur-esprit ou l'homme tout entier se rassemble et se dépasse. Il est indubitable que la puissance de l’art est du au fait qu’il évertue parmi la collectivité n'est pas d'une nature strictement rationnelle ou mentale. Entendons-nous bien que l'art utilise souvent des symboles éventuellement non compréhensibles à la majorité de la collectivité. Ce langage symbolique donne la garantie intérieure de l'œuvre, l'assure en tant que formulation correcte ; et de plus, étant une formulation du sacré, les formes (plastiques, graphiques, etc. ...) ne peuvent qu'être bienfaisantes quant à l'émotion provoquée dans le psychisme individuel. L'artiste peut ne pas être conscient du sens de ces éléments transfigurants, il se trouve souvent alors sous l'égide de personnes qui le guident dans l'élaboration de son travail.

Bornons-nous à indiquer, que la fonction enseignante de l'art s'adresse à la collectivité par l'intermédiaire de son psychisme collectif, de son génie culturel, et à chaque individu par sa sensibilité. La traduction selon l'ordre artistique de vérités spirituelles et cosmogoniques nécessite une médiation symbolique obligatoire.

Younès A. Tahiri, Sculpteur
Article paru dans Vents-croisé, numéro 13, Automne-Hiver

 
Note ** : Dans un autre ordre d’idées, la Croix est le symbole le plus répandu pour signifier le christianisme et elle en est le symbole par excellence pour tous les non chrétiens. En d’autres termes, le christianisme est la religion de la Croix. Ni le Poisson, ni le Cœur dont la symbolique n’est pas absente dans d’autres religions n’ont la même diffusion. Le pentacle, le cube, l’étendard - vert - du prophète de l’Islam est un insigne qui a, de même, valeur de symbole. Toutefois, ce qui symbolise vraiment l’Islam, c’est le Coran ainsi que toute écriture qui évoque le Nom ineffable, le plus souvent calligraphié. Le Croissant, lui, est un symbole récent, d’origines turques, et qui n’a finalement qu’un rapport assez limité avec l’islam. Il est vrai, cependant, que le symbole du Croissant est bien connu, sans doute parce qu’il connaît aussi des usages profanes.

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